L’interview d’Ahava Soraruff

Ahava Soraruff, l’auteure de Baby Jane à Broadway, a répondu aux questions des Lectrices Charleston !  Découvrez l’interview de l’auteure !

Le roman traite d’une phobie assez tabou aujourd’hui, l’agoraphobie, pourquoi avoir fait le choix d’écrire sur ce sujet ?

Je ne sais pas si c’est un sujet particulièrement tabou, mais c’est vrai qu’on n’en parle pas énormément non plus. Pour quelle raison ? Je n’ai pas la réponse.

Toujours est-il que c’était pour moi presque une évidence. L’appel à manuscrit stipulait dans ses consignes qu’il fallait une femme forte et j’ai eu envie de créer cette femme forte en mettant en exergue sa vulnérabilité. Au début, on le voit bien, Tess est fragile, pas très combattante et elle est toujours sur le point de baisser les bras. Finalement, elle ne les baisse jamais. C’est ça qui est le plus surprenant avec elle. Elle est forte, déterminée, têtue, mais elle ne le sait pas.

Après, si j’ai précisément choisi d’aborder l’agoraphobie, c’est parce que ça fonctionnait bien avec le personnage et avec l’histoire. Parfois, vous le sentez ainsi et c’est difficile à expliquer. Tess est agoraphobe, c’est tout. Ça a été le point de départ et j’ai dû faire avec.

Je n’ai nullement eu envie de dénoncer, d’attaquer ou d’accuser. Je n’ai pas voulu secouer un drapeau dans les airs. Disons plutôt que le thème s’est imposé de lui-même et que j’aime peut-être mettre en avant des personnages particuliers. Mon second roman qui paraîtra chez City Éditions met en scène une héroïne qui souffre de troubles bipolaires et l’idée d’articuler un roman feel-good sur le thème (très délicat) de l’érotomanie me trotte dans la tête depuis quelques temps. Donc voilà, on va dire que j’aime façonner des personnages qui sortent de l’ordinaire parce qu’au fond les gens normaux n’existent pas et tant mieux.

Tess est un personnage incroyablement inspirant, quelle a été votre source d’inspiration pour la créer ?

Le hasard, la chance. Tess est un accident.

 Je voulais participer au Prix du Livre Romantique. Bien évidemment, histoire de me donner du fil à retordre, mon imagination a subi au même moment une panne sèche (pour situer, c’était un peu le désert de Gobi dans ma tête). Je bloquais, j’étais frustrée, et déçue bien sûr. Du coup, j’ai mis mes ambitions de côté.Puis un jour, en rentrant chez moi, j’ai été prise de vertiges et de nausées. Je me suis alors retrouvée à compter mes pas jusqu’à la maison sur une musique des années 80 (heureusement que ce n’était pas du Claude François, sinon on partait sur une toute autre ambiance…)

 À partir de là, tout s’est mis en branle presque malgré moi. J’avais Tess. Je suis rentrée et j’ai tout de suite écrit la partie où elle effectue péniblement son trajet dans la rue avec son casque sur les oreilles. Après, il a évidemment fallu développer le personnage et j’ai paresseusement pioché chez ma petite personne. Comme elle, je nourrie des superstitions sans queue ni tête, j’ai des porte-bonheurs, et je croule sous les phobies. Comme elle, je me plains beaucoup. Comme elle, je suis parfois un peu à la ramasse. Comme elle, j’adore Le Fantôme de L’opéra. Mais le plus drôle, ou le plus curieux, c’est qu’au final, elle ne me ressemble pas du tout.

Tess a un côté manic pixie dream girl, c’est à dire qu’elle est candide, décalée, mais extrêmement touchante dans sa bizarrerie. J’aime bien ce genre de personnage, c’était donc naturel de créer ma propre version de la manic pixie dream girl. Et ça a donné Tess.

Moi aussi je la trouve inspirante parce qu’elle ne triche pas. Et même lorsqu’elle se plante, c’est toujours fait avec cœur.

Comment vous est venue l’idée d’écrire une histoire se déroulant dans un cabaret ?

J’adore les théâtres et j’ai très vite compris que le théâtre serait le lieu clef de l’histoire. C’est si romantique et mystérieux. Là encore, une évidence. Après, j’aurais pu m’en tenir aux comédies musicales, mais…ça manquait de piquant. Puisque Tess est juive hassidique, donc couverte de la tête aux pieds, je trouvais que l’exposer à un spectacle de cabaret burlesque était plus intéressant, en plus d’être cocasse. Je me suis dit : « la pauvre, elle n’y arrivera jamais ! »  Et en me disant cela, j’ai su qu’il fallait que je fonce. Ce serait le cabaret. Parce que c’est drôle, parce que c’est inattendu et aux antipodes du personnage qu’elle est. Tess ne se serait pas autant remise en question si ça avait été une simple comédie musicale. Il fallait que ça la rebute, que ça lui fasse peur, qu’elle refuse pour mieux accepter.

 Puis bon, j’adore Moulin Rouge, alors autant se faire plaisir jusqu’au bout.

En fait, si vous mélangez Moulin Rouge avec Le Fantôme de L’Opéra en ajoutant par-dessus un peu de Woody Allen, ça donne Baby Jane à Broadway. C’est en tous cas ce que j’aime me dire.

A quelle autre danseuse que Tess va votre préférence ?

Je les aime toutes. Je regrette de ne pas avoir pu développer l’arc narratif de chacune, mais bon, j’avais une histoire à raconter, un propos à mener.  Néanmoins, il est vrai que chacune va s’émanciper au sein de ce spectacle, se découvrir et s’affranchir d’un carcan. C’est très visible avec Tess, mais le parcours des autres est tout aussi ardu et alambiqué. Ces danseuses sont courageuses !

Celle que j’aime le plus est Elizabeth. J’avais même rédigé une petite intrigue autour d’elle, une sorte de nouvelle. Par simple plaisir, par curiosité. Je voulais savoir qui elle était.

Quand j’ai commencé à écrire Baby Jane à Broadway, évidemment, Elizabeth était là pour endosser le rôle de la Méchante Rivale. Je ne m’en cache pas, l’histoire s’articule autour d’archétypes. Mais je me suis finalement rendue compte que c’était injuste envers elle et qu’elle avait bien plus à offrir. Puis, ça n’existe pas les Grand Méchants dans la vraie vie. J’aurais pu seulement arguer qu’elle était jalouse, mais jalouse de quoi ? Si on veut aborder le thème de la jalousie, il faut le faire bien et avec de la nuance. C’est un thème très riche et très honnêtement, je ne crois pas une seule seconde qu’elle soit jalouse. Elizabeth est juste instinctive et sur la défensive. (Chiante diront certains…)

Tess et Elizabeth se rejoignent à bien des égards. C’est je pense, le point névralgique de leur inimitié. J’ai tendance à croire qu’on peine plus à aimer ceux qui nous ressemblent. On voit cette ressemblance comme un danger. On se dit peut-être qu’on va nous voler notre identité, notre façon d’exister…

Donc voilà, au fond, Tess et Elizabeth ne se comprennent pas.

Mais on se doute qu’Elizabeth n’est pas méchante, elle est jute gentiment insupportable.  Et j’aime bien les gens gentiment insupportables.

Merci à Ahava Soraruff !

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