L’interview de Marlène Schiappa, par les Lectrices Charleston

Marlène Schiappa a récemment sorti chez les éditions Charleston un très beau roman : Les lendemains avaient un goût de miel. Les Lectrices Charleston ont pu découvrir cet hymne bouleversant aux femmes d’hier et d’aujourd’hui ! Après leur lecture, elles ont posé quelques questions à l’auteur. Voici ses réponses !


Si vous aviez une boîte à souvenirs, que mettriez-vous dedans ?

J’ai du mal à jeter les choses qui ont une valeur sentimentale. Les objets en tant que tels ne m’intéressent pas, je crois que je n’ai jamais acheté un bibelot ou un objet de décoration de ma vie… En revanche, j’accorde beaucoup d’importance aux livres et aux objets sentimentaux, aux souvenirs. Je suis envahie par les boîtes de photos, de lettres, de papiers… je garde précieusement les menus des mariages où je vais, les boîtes d’allumettes des hôtels où j’ai dormi, des petits morceaux de lettres avec des mots que l’on m’a écrits… Mais ce qui a le plus de valeur, ce sont les objets qui m’ont été transmis.
J’ai réellement, comme dans le roman, reçu des objets de mon arrière-grand-mère Justine qui m’a inspirée Jolie Rose. J’ai vraiment une photo de ses fiançailles en 1927 sur laquelle elle porte le fameux collier de perles, une boîte en fer de pains d’épices Mulot & Petitjean très célèbres en Bourgogne, une tasse de thé en porcelaine comme dans le roman, et la lettre de demande en mariage de mon arrière-grand-père envoyée du Consulat d’Italie à mon arrière-grand-mère. C’est une lettre manuscrite romantique, écrite en Français, dans laquelle il explique à mon arrière-grand-mère qu’il va repartir en Italie et mourir de chagrin si elle ne l’épouse pas. J’aime beaucoup ce côté, disons… mesuré et rassurant !
Mon arrière-grand-mère vivait au bord de l’Ouche dans une grande pauvreté avec ses sœurs, un oncle estropié par un accident à l’usine et une mère devenue folle quand elle a appris la mort de son fils à la guerre.
Le personnage de Jolie Rose refuse d’épouser un homme beaucoup plus aisé qu’elle, noble, diplomate… « et pourtant ». C’est une sorte de conte de fées à l’envers.
Je pense que cette lettre est le plus bel héritage dont on puisse rêver. Et j’ai voulu en raconter le contexte pour transmettre une histoire à mes filles. C’est pour cela que j’ai écrit le livre dans un style direct et simple, je veux qu’il puisse circuler dans les familles cet été, que les pré-ados puissent le lire tout comme les « petites mamies ».

Auriez-vous aimé vivre au temps de Jolie Rose ?

En aucun cas. Nous avons traversé une période de nostalgie, le débat public tourne trop souvent autour du « c’était mieux avant ». Mais non, ce n’était pas mieux avant, quand les femmes mourraient souvent en accouchant, que les hommes partaient à la guerre et n’en revenaient jamais, que l’on combattait les maladies avec de l’eau chaude, que l’on ne soignait pas les bébés faute de moyens, que les femmes n’avaient aucun droit, pouvaient être battues et violées, que des pancartes « interdit aux Italiens » étaient affichées devant les cafés… Définitivement, j’aime vivre au XXIe siècle. Le siècle de la mobilité géographique et sociale, le siècle de la révolution numérique, le siècle où la recherche permet de guérir des maladies mortelles il y a deux générations, le siècle où nous avons les capacités d’agir contre les injustices.

Pourriez-vous nous conseiller un roman qui parle de femmes et qui vous a particulièrement touché ?

Je suis en train de lire (à raison de quelques pages seulement par jour, faute de temps) Mrs Hemingway de Naomi Wood. (Ed Quai Voltaire) C’est un roman anglais, traduit par Karine Degliame-O’Kieffe, sur les femmes d’Hemingway. La vie amoureuse tourmentée de Fitzgerald était presque transparente entre ses livres à lui et les romans de son épouse Zelda Fitzgerald, et Beigbeder a récemment raconté le début de vie sentimentale imaginaire de Salinger avec Oona et Salinger. Mais la relation de Hemingway avec les femmes est assez méconnue. Pourtant, sa vie privée a orienté nettement ses romans, et Fitzgerald et Hemingway ont influencé tous les deux JD Salinger http://salingerincontext.org/the-influence-of-ernest-hemingway-and-f-scott-fitzgerald-on-j-d-salinger/ dans son œuvre littéraire comme dans sa vie amoureuse. C’est une forme de mise en abyme en cascades.
J’aime l’idée qu’une écrivaine femme se saisisse de la vie amoureuse d’Ernest Hemingway, c’est un véritable exercice littéraire que de comprendre les sentiments de ce génie et de les retranscrire en les séquençant par période et par mariage.
Sur Hemingway, Zelda Fitzgerald aurait paraît-il dit : « Francis Scott et Ernest ont du talent tous les deux, mais l’un des deux travaille et rature, et l’autre laisse toutes ses phrases comme elles lui viennent. J’ai toujours préféré les hommes qui raturent : j’aurais du épouser Hemingway. »
Le titre est fort : Madame Hemingway est un même nom qui a désigné successivement plusieurs femmes… et aurait même pu en désigner d’autres, à l’en croire !

L’écriture de ce livre a-t-elle été difficile ? Avez-vous une autre idée de livres ? Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ?

Très difficile, car j’avais sans cesse peur de trahir les souvenirs de ma famille. Je connais parfaitement l’histoire de ma famille paternelle Corse, mais j’ai découvert par des recherches pour ce livre celle de ma famille maternelle. J’ai dû fouiller des archives départementales en Bourgogne, mais aussi beaucoup en Italie avec l’aide de ma sœur Carla, qui est enseignante et a maintenant beaucoup d’enfants… Nous avons découvert que nous avions des origines diverses avec des nobles Italiens, des Juifs Hongrois, des Autrichiens, et des ouvriers jurassiens. Bref, comme beaucoup de Françaises ! D’ailleurs un temps j’ai pensé appeler ce livre « Une Française ». J’ai passé des années à téléphoner à ma sœur en lui disant « Je n’arriverai jamais à terminer ce livre ! » Mais elle m’a encouragée à chaque fois. Ma mère m’a suggéré de donner un prénom imaginaire à l’héroïne pour me détacher de « l’histoire vraie », ce qui m’a libérée. Et j’ai pu inventer des personnages secondaires amusants, qui aèrent l’histoire parfois douloureuse de Jolie Rose.
J’ai écrit deux romans avant, seulement : Pas plus de 4 heures de sommeil (Stock) et Marianne est déchaînée (Stock, aussi). Dans le premier, j’ai totalement inventé une histoire autour de deux femmes trentenaires, ex meilleurs amies, qui mènent des vies opposées et font un pacte pour s’entraider entre mère de famille au foyer et publiciste parisienne carriériste. Un concentré de « Maman travaille ». Il est en cours d’adaptation au cinéma. Marianne est déchaînée en revanche est largement autobiographique même si plusieurs scènes sont inventées et que Marianne n’est pas moi. C’est un roman politique sur l’engagement d’élue locale.
Ces deux romans décryptent des choses essentielles de la vie des femmes : la maternité et ses ambivalences d’une part, l’engagement politique d’autre part. J’avais envie d’écrire un roman sur l’identité féminine, sur la manière dont on se construit en tant que femme de génération en génération, et de donner à ma fille un livre qu’elle puisse lire.
Je me suis vraiment attachée à mon arrière-grand-mère une deuxième fois, j’ai pleuré en écrivant la scène du départ à la guerre de Jean-Baptiste, ou le chapitre consacré aux petits jumeaux… Certains passages sont complètement inventés, mais ces deux-là sont basés sur des faits réels que l’on m’a racontés, des sortes de « légendes familiales ». Ce livre est ma version de cette légende familiale. Peut-être que mon arrière grand mère ne s’y retrouverait pas… mais sans doute aimerait-elle Jolie Rose !
Dans un avenir lointain, j’aimerais écrire un équivalent sur mon autre arrière-grand-mère, Corse.
En attendant, pour l’instant, je n’ai hélas pas le temps d’écrire un autre livre. J’écris beaucoup de réflexions et de « notes pour plus tard » sur le sexisme ambiant dans notre société, qui nourrissent ma feuille de route et mes actions de conduite de politiques publiques d’égalité femmes-hommes. Ce que l’on constate en lisant Les lendemains avaient un goût de miel, c’est que la République française protège les femmes et leur garantit l’exercice de leurs droits. Ce livre me rappelle aussi que nos politiques publiques ne sont efficaces que lorsqu’elles ont un impact concret sur la vie quotidienne des femmes. A cet égard, le souvenir de mon arrière-arrière-grand mère répétant à ses filles : « savoir lire et écrire est le seul moyen pour une femme de s’en sortir » me guide.

Un grand merci à Marlène Schiappa et aux Lectrices Charleston pour cette interview !

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