L’interview de Chris Bohjalian, par les Lectrices Charleston

4c97e6d182b7fca7f7beeb20112beb28Nos lectrices Charleston ont lu La Femme des dunesde Chris Bohjalian. Elles s’accordent toutes sur un point : c’est un roman dont on ne sort pas indemne ! Il nous emmène en 1915, en Syrie, alors que le génocide arménien a commencé. Elizabeth, à Alep dans la cadre d’une mission humanitaire, rencontre un ingénieur arménien du nom d’Armen. Des années plus tard, en 2012 à New York, Laura Petrosian découvre une photo de sa grand-mère dans une exposition consacrée au génocide arménien. Elle va alors découvrir la véritable histoire de ses grands-parents…

Comment vous est venue l’envie de revenir sur vos origines ?

Je songeais à écrire un livre sur le génocide arménien depuis longtemps. J’ai d’ailleurs essayé de le faire au début des années 1990, entre mes romans Water Witches et Sage Femme, car c’est un pan de l’histoire très important, mais presque inconnu en Amérique… Malheureusement, cette première tentative a été un échec total. J’étais déçu de ce que j’avais écrit, et j’ai choisi de ne jamais le faire publier. Le manuscrit n’existe plus que dans les archives de mon université.
Mon père, Arménien, est tombé malade en 2009. Il vivait au sud de la Floride, et moi dans le Vermont. Quand je pouvais lui rendre visite, nous en profitions pour regarder de vieilles photos de famille. Je lui demandais de me parler de ses parents, des survivants du génocide venant de la région de Constantinople. Je lui posais de nombreuses questions sur son enfance, sur sa vie en tant que fils d’immigrés qui ne parlaient que l’arménien, même lorsqu’ils ont emménagé dans la banlieue de New York.
C’est finalement un des mes amis, journaliste et spécialiste du génocide, qui m’a poussé à écrire un roman sur ce qui est clairement la plus importante partie de l’histoire de ma famille. Il s’agit de Khatchig Mouradian, l’éditeur du journal The Armenian Weekly aux États-Unis. J’ai donc réessayé d’écrire ce roman, en 2010 et 2011. Et cette fois, cela a marché.

Pourquoi avoir choisi de faire une œuvre de fiction plutôt que raconter l’histoire de votre famille ?

Comme de nombreux survivants du génocide, mes grands-parents ont emporté une grande partie de leur histoire avec eux dans leur tombe. Nous savons peu de choses.
Le nom de jeune fille de ma grand-mère était Sherinian, et son père vendait des chevaux de cavalerie à l’armée ottomane. En 1915, au lieu d’acquérir des chevaux de manière légale comme ils l’avaient toujours fait, ils ont tout simplement tué mon grand-père maternel et ont pris ses chevaux. Et pour continuer sur leur lancée, ils ont également confisqué la ferme et la maison familiale à Constantinople.
Pendant ce temps, en 1915, mon grand-père paternel était parti vivre au Caire. Il avait trois frères. Tout ce que je sais, c’est qu’entre 1915 et le mariage de mes grands-parents à Paris en 1920, les trois frères avaient disparu dans le brouillard de l’Histoire. Mon grand-père n’a jamais parlé de ce qui leur était arrivé.
En fait, je ne sais presque rien de mes ancêtres. Mais il y a d’autres raisons qui m’ont poussé à écrire une fiction plutôt que l’histoire de ma famille. Ma famille venait de Constantinople, mais je voulais me concentrer la moitié Est de l’Empire ottoman, là où ont eu lieu les purifications ethniques les plus horribles.
Et puis, je suis un romancier. J’ai écrit dix-sept romans, c’est ce que je fais de mieux. Et surtout, j’aime cette vérité différente que les romans apportent. Une vérité plus universelle que la mémoire, sans doute.

Certaines scènes sont particulièrement éprouvantes, violentes et brutales… Avez-vous eu du mal à les écrire?

En Amérique du Nord, je suis connu pour avoir poussé une sage-femme à pratiquer une césarienne sauvage, avec un couteau de cuisine, sur une femme qu’elle pensait morte. Le roman a été publié en France sous le titre Sage Femme en 1999.  Au cours de ma carrière, j’ai également écrit des romans sur la complicité d’une famille allemande dans l’holocauste (Skeletons at the Feat), sur une assistante sociale brisée par une terrible agression sexuelle (Dans l’angle mort), ou encore sur un couple affrontant la mort de leurs jumelles lors d’une crue violente (The Buffalo Soldier)… Je pense que je gère ce type de récits.
Pour La Femme des dunes, il s’agissait presque d’une obligation morale. La vérité, c’est que la majeure partie des Américains ne sait quasiment rien du premier génocide du vingtième siècle : 1,5 million d’Arméniens massacrés systématiquement durant la Première guerre mondiale…  Aujourd’hui, les Turcs et leurs alliés continuent à nier ce que les historiens ont démontré : ce massacre est un fait indéniable et une terrible injustice.

Pensez-vous que les jeunes générations sont informées au sujet de ce terrible passé?

Pas assez, même si je pense que les Français connaissent mieux cette histoire que les Américains. La France a formellement reconnu le génocide Arménien. Et même si certains projets de loi pénalisant la négation du génocide arménien ont été abandonnés ou jugés anticonstitutionnels en France, ils ont mené à des débats et des discussions. Cela a contribué à une réelle prise de conscience.

Si vous deviez nous conseiller un seul livre à lire pour en savoir davantage sur le génocide arménien et l’Arménie, quel serait-il ?

C’est une question difficile… Je conseillerais le travail grandiose de Richard Hovannisian sur l’Arménie des temps anciens aux temps modernes. Je proposerais l’œuvre de Peter Balakian – ses mémoires et son récit du Génocide. Et je dirais également le roman épique de Franz Werfel, Les Quarante Jours de Musa Dagh.

 Savez-vous déjà quel sera le thème de votre prochain roman ?

La Femme des Dunes a été publié en 2012 aux États-Unis. En 2013, j’ai publié le roman The Light in the Ruins, qui revisite Roméo et Juliette en Toscane à la fin de la Seconde guerre mondiale. Et cet été (2014), je publierai Close Your Eyes, Hold Hands. Il s’agit d’un roman sur une adolescente sans-abri, qui essaie de survivre après une explosion dans la central nucléaire voisine, en Nouvelle-Angleterre.

Merci à Chris Bohjalian et aux Lectrices Charleston pour cette interview !

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